Le Dr Vincent W. Matar, ophtalmologue à la Clinique André Renard d’Herstal, dresse un constat interpellant sur la toxicité des écrans qui entourent notre vie quotidienne.

​Des études internationales mettent en lumière une progression de la myopie, en Belgique comme dans le monde. La faute à l’utilisation intensive et conjuguée des écrans d’ordinateur, de télévision et de téléphone ?

La myopie est un caractère héréditaire. Néanmoins, les gênes n’expliquent pas tout. De nombreux facteurs environnementaux semblent jouer un rôle dans le développement de ce défaut réfractif. Par exemple, un manque d’exposition à de fortes intensités lumineuses produites par le soleil (la lumière naturelle). Bien entendu, ceci ne voudrait pas dire qu’il faut sortir et regarder le soleil pour prévenir le développement de la myopie ! En fait, la lumière naturelle stimule les photorécepteurs de nos rétines à produire la dopamine, un neurotransmetteur dont la non-production jouerait un rôle, par un mécanisme encore inconnu, dans l’allongement de l’œil, donc dans sa myopisation. Notre mode de vie cloîtré, sollicitant une accommodation presque permanente, avec les yeux rivés sur les écrans des télévisions,
 des ordinateurs ou des téléphones portables, semble favoriser le développement de la myopie. Nous ne disposons pas de preuves scientifiques de la relation de cause à effet entre le temps passé devant l’écran et la myopisation de l’œil, surtout chez l’enfant. Mais un faisceau de preuves indirectes et spéculatives tendent à connecter ces deux éléments, et de nombreuses études incriminent le temps de plus en plus important passé devant un écran (télévision, ordinateur, téléphone portable, tablette…), en particulier par les enfants et adolescents.

Pouvez-vous développer ? 

Regarder un écran ne cause pas des lésions « directes » au niveau de l’œil. Néanmoins, un usage important des écrans diminue le clignement des yeux (normalement quinze fois par minutes) de tiers, voire de moitié. Ceci est valable aussi pour la lecture, l’écriture ou toute activité nécessitant une « concentration de près ». Ce qui provoque, à la longue, une sensation de sécheresse oculaire, de fatigue visuelle, de problèmes de mise au point (accommodation) et, éventuellement, des maux de tête. Le rythme circadien (le rythme biologique de l’être humain sur 24 heures) serait très perturbé par la lumière diffusée par les téléphones, tablettes ou écrans d’ordinateur, en induisant une suppression de la production de la mélatonine (hormone responsable du réglage 
du rythme circadien), ce qui joue un rôle extrêmement important dans la perturbation du sommeil. Ces constations sont valables pour tous types d’écrans, en particulier les écrans LED (diodes électroluminescentes) et, d’une façon plus générale, pour la lumière des ampoules de ce type. Les LED créent de la lumière blanche en combinant des lumières bleues et jaunes. La lumière bleue est déjà connue pour être un facteur de risque photochimique au sein de la rétine. Si l’on part du principe, suggéré par différentes études épidémiologiques, qu’une exposition rétinienne cumulée à la lumière solaire pourrait favoriser la survenue de lésions rétiniennes dégénératives au niveau de la macula (dégénérescence maculaire liée à l’âge, DMLA), on pourrait logiquement s’interroger sur les effets néfastes d’une exposition prolongée à la lumière de nos écrans.

Pourquoi les enfants sont-ils particulièrement exposés ? 

Nos enfants ont un cristallin transparent qui transmet à la rétine 60 % des irradiations bleues jusqu’à l’âge de 10 ans (40 % à l’âge de 30 ans). C’est la raison pour laquelle ils sont plus sensibles à l’effet délétère d’une exposition prolongée à la lumière des écrans. Ceci est aussi valable pour les patients aphaques (sans cristallin)
 ou pseudophaques (avec implants intraoculaires). Le problème, c’est que les écrans font également partie intégrante de leur vie quotidienne, que ce soit à domicile ou à l’école.

Par Philippe Fievet – Paris Match en collaboration avec les mutualités Solidaris – Parution 16/03/2017.